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La marche dans le ciel

publié le 20 août 2010 à 10:17 par Didier RAMON   [ mis à jour : 27 déc. 2010 à 01:51 ]

Alexandre POUSSIN - Sylvain TESSON

Pocket
ISBN 978-2-266-15968-5

5000 km à pied à travers l'Himalaya, ou la Transhimalayenne.

"Pendant les longues heures de vol, je récapitule les chiffres de la Transhimalayenne : 174 jours,, 5000 kilomètres à pied, 121000 mètres de dénivelé positif, 70 passes, 69 gués et un trait déroulé continuellement du Bhoutan au Pamir, foulée après foulée, d'est en ouest".
Sylvain, p. 395.

Un résumé chiffré de cette expédition à travers l'Himalaya. Un projet fou  des deux comparses. Une traversée de l'Himalaya sans assistance, en emmenant le minimum de choses et moins que le strict nécessaire. Des rencontres incroyables, des paysages grandioses, une résistance physique à toute épreuve, des passages de frontières en fraude...

Un livre écrit à deux mains, Alexandre et Sylvain se relayant pour écrire d'un chapitre à l'autre.

Alexandre, p. 287, l'ampoule...
Elle me fait hurler de l'intérieur à chaque pas : 28500 cris refoulés aujourd'hui. Minant.
Ça fout un grand bordel dans ma tête.
Pas moyen de dérouler le fil d'une pensée claire. Je ne suis plus qu'une roue voilée au pneu crevé. J'ai mal ! Je tente tout pour m'en détacher, ce n'est pas du masochisme, c'est du fakirisme : tenter de considérer la douleur pour ce qu'elle est, une information, et rester sourd à ses appels. Je suis révolté. 3500 kilomètres et mon pied n'est toujours pas rôdé ? Ou bien est-ce le début de l'usure ? Et d'une méprisable ampoule on fantasme une amputation ! Finalement la souffrance est une illusion. On ne souffre qu'au présent. la souffrance d'hier n'existe plus, celle de demain est terrifiante.

Alexandre, p.299, le dépotoir himalayen...

Une fois de plus, nous époumonons notre joie dans la descente, et déboulons ex abrupto dans le plus grand dépotoir de l'Himalaya. Partout la vallée est jonchée de détritus et d'immondices. Nous sommes stupéfaits. A perte de vue, le sol est découpé en petites parcelles, la pente nivelée en petites terrasses. Nous trébuchons sur des piquets de tente, glissons sur des sacs plastiques, shootons dans des canettes. Dans l'air flotte des remugles nauséeux, et du sol imbibé transpire une sanie infecte. La montagne elle-même dégage une répugnante odeur de mort et de déjection. Le cadre est pourtant sublime, un lac d'altitude bordé de trois dents symétriques ! Nous arrivons avec la nuit dans un village fantôme : Schesnag, point de départ du pèlerinage hindou à la grotte d'Amarnath, contenant un stalagmite de glace appelé le "Lingam de Shiva", atteignant au mois d'août sa taille maximale : 60000 dévots viennent se prosterner devant ! Tout le parcours est conchié par ce passage du "Camp des saints".
Une tempête se lève, des tôles volent, un toit s'arrache sous nos yeux, des tourbillons de détritus sont emportés au loin : la montagne dégobille toute cette infection.

Alexandre, p. 292, sur les traces du Yéti...

Une trace à l'écart des autres m'intrigue. Je monte la voir : rien de concluant. Nous continuons à petits pas, heureux de n'être pas ailleurs. Goûter l'instant, faute d'autre chose ! La trace est toujours là, obstinée, ne voulant pas mêler ses pas à ceux des autres ! Notre piste descend dans une combe et s'incurve à droite pour négocier la forte pente en diagonale. Imperturbable, la trace continue tout droit et sans que la foulée en soit diminuée, s'attaque à la pente en coupant droit les courbes de niveau. Je ne saurais expliquer pourquoi, mais elle me fiche la chair de poule. (...) Nous allons voir. A un intervalle de cinquante centimètres (énorme, dans la neige), les empreintes sont démesurées, alignées, bipèdes, élargies par la fonte des neiges. Trop vieilles pour distinguer semelles ou orteils, mais le sens de la marche ne trompe pas : il monte ! C'est tout. Objectivement, ça ne prouve rien, mais ça suffit à plonger les marcheurs que nous sommes dans les tourments du doute.

Alexandre, p. 346, marche...

Ce n'est certes plus l'Himalaya depuis les boucles de l'Indus à Gilgit, mais c'est peut-être pour exorciser notre mois d'errance à en trouver la porte. Rien ne vaut de pouvoir chasser ses démons. La marche est une mise en questions. Chaque pas est un argument, le suivant un contre-argument, le rebond est réflexion, la progression, motivation. Ainsi en une maïeutique de l'esprit et du corps, les kilomètres accouchent d'idées, de réconforts ou d'angoisses, d'hypothèses et de plans nouveaux tendus vers un unique but : la conclusion et la fin de notre chemin.

Alexandre p. 361, jeu d'ombres...

Nous repartons à l'aube, le soleil dans le dos, derrière d'interminables ombres. Elles s'étirent devant nous, secouées de spasmes convulsifs : elles n'aiment pas se faire piétiner. Elles nous tiennent compagnie, nos ombres ! En les saluant, on se salue au passage. Tout le jour, pourtant, nous les écrasons, nous les rattrapons ; épuisées, elles disparaissent au zénith sous nos semelles, mais s'en échappent l'après-midi dans notre dos pour se venger le soir en s'accrochant comme des traînes noires aux rochers d'ennuis semés dans l'oubli derrière nous... 

Sylvain, p.390, le temps qui passe...

Vers 3500 mètres apparaissent à nouveau les villages et les premières traces de végétation. On nous hèle sur le pas des portes pour venir boire un thé. Combien de fois aura résonné cette proposition de siffler une tasse pendant cette traversée des Himalayas ? Du Bhoutan au Pamir, on boit du thé du matin au soir. Sitôt un moment de libre, on s'accroupit pour en faire chauffer. C'est le plus commun des passe-temps. Dans les maisons d'Europe, c'est le sinistre tic-tac de l'horloge qui rappelle lugubrement que le temps court et passe. Ici c'est le bruit des lèvres qui sirotent.

Sylvain, p. 392, arrivée...

Et puis, soudain, nous nous retrouvons devant la maison de l'ONG*. C'est fini. Nous sommes le 4 novembre**, il est 8 heures du soir. La Transhimalayenne s'achève là, sur le perron. Nous n'avons plus un seul kilomètre à parcourir. Nous restons un peu stupidement dans l'obscurité, bras ballants, n'osant sonner, n'osant imaginer que demain nous n'aurons plus qu'à rentrer à Paris. Nous nous embrassons. Avec un peu de retenue, cependant. Comme si nous ne réalisions pas très bien que le voyage s'arrêtait là, ou comme si nous ne voulions pas vraiment croire que six mois d'aventures nous avaient menés ici. Et nous avons une fois de plus confirmation que les moments les plus attendus, ces lendemains prometteurs guettés avec une sorte de fièvre obsédante, ces échéances espérées, ces instants que l'impatience charge de symboles, surviennent d'un coup, comme par hasard, passant presque inaperçus.

* Médecins Sans Frontières
** 1997



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